D’un point de vue logique, le scorbut est devenu possible lorsque les primates hominoïdes ont perdu leur capacité de synthèse de vitamine C à partir des glucides (perte de gènes des enzymes permettant cette biosynthèse). Cette perte n’a pu survenir que dans un environnement favorable permettant un apport alimentaire régulier de vitamine C (fruits et légumes, viande fraiche crue…), le scorbut pouvant apparaître à l’occasion d’un changement de milieu : saison, climat, mode de vie… conditionnant les ressources alimentaires disponibles.

Antiquité et Moyen ÂgeModifier

Il est probable que le scorbut existait dans l’Antiquité, notamment durant les guerres de siège, mais on ne peut prétendre que la maladie était reconnue des médecins en portant un nom. Les passages de textes antiques attribués au scorbut (Hippocrate, Pline…) sont des interprétations anciennes, douteuses ou discutées par les historiens modernes (toute atteinte de la bouche avec puanteur n’est pas forcément un scorbut). On ne connaît pas d’exemple paléopathologique de scorbut antérieur au Moyen Âge.

Les études publiées des cas les plus anciens portent sur des squelettes médiévaux scandinaves, et des corps inhumés lors du siège d’Anvers (1584-1585). Le diagnostic est considéré comme très probable devant des hématomes sous-périostés calcifiés, et des racines dentaires noircies par hémorragie.

Cette relative rareté dans l’antiquité s’expliquerait par le fait que, même en période de famine, les végétaux riches en vitamine C ne manquaient pas aux bords de la Méditerranée, et que la navigation restait de cabotage ou de courte durée. À l’intérieur des terres, le scorbut devait être plus probable : une mention de scorbut reste possible dans un texte de Mésopotamie, qui a été rapproché d’un passage du Livre des Lamentations.

Au Moyen Âge, des descriptions probables de scorbut se trouvent dans les textes de Jacques de Vitry et Jean de Joinville, chroniqueurs des croisades du XIIIe siècle. Ainsi, le roi de France Louis IX (Saint-Louis) ne serait pas mort de la peste comme nous l’apprennent les livres d’histoire, mais du scorbut, selon le médecin légiste, paléo-anthropologue Philippe Charlier dans un communiqué en date du 18 juin 2019. (Le chercheur a exposé sa thèse dans un article pour Science Direct.)

Renaissance au XVIIIe siècleModifier

Le scorbut apparaît en pleine lumière à la Renaissance. Historiquement, l’émergence du scorbut relève autant de la technologie que de la nutrition. Une nouvelle technologie permet de construire des navires capables de navigation au long cours (apparition de la caravelle). Des voyages de plusieurs mois deviennent possibles, avec des navires de plus en plus grands (jusqu’à des équipages de 500 hommes et plus au XVIIIe siècle).

Thuya occidentalis, 1812.

Explorations et commerceModifier

Les premières descriptions claires de la maladie nommée en latin scorbutus ou scorbuto, en français scorbut, en anglais scurvy, apparaissent donc dès le XVe siècle, elle est reconnue comme nouvelle et fréquente par les chirurgiens de marine. En ce sens, le scorbut peut être regardé comme la première maladie professionnelle identifiée. Le scorbut s’est manifesté en mer à partir de douze semaines (1497, Vasco de Gama), quinze semaines (1519, Magellan), le premier perd en onze mois cent vingt marins sur cent soixante, le second perd en trois ans deux cent quarante-sept marins sur deux cent soixante-cinq.

Entre le 14 décembre 1535 et le 15 avril 1536, lors de la seconde expédition de Jacques Cartier au Canada, vingt-cinq des cent dix hommes d’équipage succombent à la maladie. Un jour, Cartier rencontre Domagaya, fils du chef nadouek-iroquoien Donnacona, qui semble touché par la mystérieuse maladie. Quelques jours plus tard, il le revoit, mais cette fois en parfaite santé. Il l’interroge et celui-ci lui parle d’un arbre nommé annedda (possiblement le thuya occidentalis) :  » Il fallait piler l’écorce et les feuilles dudit bois, et mettre le tout bouillir en eau.  » Les marins retrouvent rapidement leurs forces grâce à ce breuvage. On lit aussi qu’il se serait plutôt agi d’une infusion d’aiguilles et d’écorce de pin,. On en fait maintenant un médicament, le pycnogénol.

Agrumes
Bartolomeo Bimbi (1648-1730)

Les premiers observateurs notent que l’état des malades s’améliore rapidement lors des escales, lorsque les produits frais sont disponibles, en particulier les fruits du genre citrus (citron, orange, pamplemousse, etc.). En 1604, l’explorateur François Martin mentionne, dans sa Description du premier voyage fait aux Indes orientales, qu' » il n’y a rien meilleur pour se préserver de cette maladie que de prendre souvent du jus de citron ou d’orange, ou manger souvent du fruit, ou bien faudra faire provision des sirops de limon, d’oseille, d’épine-vinette, d’une herbe appelée coclearia, qui semble porter en soi le vrai antidote, et en user souvent « .

À la même époque, dans ses Observations…, le navigateur Richard Hawkins prétend qu’en vingt ans de mer, il a pu voir près de dix mille cas de scorbut.

Si la prévention du scorbut est reconnue de façon empirique, le scorbut maritime persiste. Pour expliquer cela, les historiens évoquent les problèmes logistiques et techniques d’approvisionnement de navires toujours plus grands et plus nombreux. Les grandes flottes marchandes européennes sont celles de l’Europe du Nord, les meilleurs fruits sont dans le Sud et se conservent mal. Les tentatives d’en préserver le jus diminuent leur efficacité.

La Compagnie néerlandaise des Indes orientales cherche à résoudre le problème par des plantations à Sainte-Hélène et à l’île Maurice. En 1661, le cap de Bonne-Espérance est signalé comme portant près de mille citronniers. Des essais de jardins de bord sont même tentés. Dans le courant du XVIIe siècle, la navigation marchande réduit la gravité du scorbut des équipages, grâce à la régularité des lignes commerciales et des escales préétablies.

Grâce à cela, et aux fruits et légumes embarqués, Marion Dufresne (1724-1772) ou Surville (1717-1770) purent explorer la Nouvelle-Zélande, à la suite de James Cook. Cependant, en ce qui concerne l’exploration du Pacifique, les historiens donnent une importance déterminante à l’invention du chronomètre de marine permettant de calculer la longitude avec plus de précision,.

Mondialisation de la guerre navaleModifier

Il en va autrement pour les flottes de guerre des grandes puissances européennes. Le contrôle mondial des mers prend le pas sur la défense côtière. La guerre maritime se livre désormais sur de très longues distances, et des longues durées (guerre de blocus) avec de très grands navires chargés d’infanterie de marine. Dans ces conditions et à cette échelle, l’approvisionnement en fruits ne peut guère suivre.

micro-cristaux de vitamine C (microscopie en lumière polarisée) 250x.

En 1747, à bord du HMS Salisbury, James Lind réalise une expérience montrant que les oranges et les citrons guérissent le scorbut ; c’est le premier essai clinique. Il a divisé les malades en trois groupes : ceux qui prennent les fruits frais, ceux qui prennent du cidre, et ceux qui prennent d’autres remèdes de l’époque. Le premier groupe s’améliore rapidement, suivi par le second, alors que le troisième ne s’améliore pas. Il publie ces résultats en 1754 dans son Traité du scorbut. Les historiens discutent de la valeur de cette expérience, car on ne trouve pas de vitamine C dans le cidre moderne, mais selon la fabrication traditionnelle, le cidre du XVIIIe siècle aurait pu en contenir (cidre du Devon).

Les résultats de Lind n’ont pas été confirmés à son époque, car Lind lui-même n’a pu reproduire son expérience. En choisissant par la suite de concentrer le jus de citron par chauffage et transformation en sirop pour un meilleur stockage, il détruisait sans le savoir de la vitamine C.

En 1766, l’anglais Samuel Wallis est l’un des premiers à mettre en pratique les idées de Lind à bord du HMS Dolphin en embarquant à son bord des aliments d’origine végétale et des agrumes.

En 1795, le chirurgien naval Gilbert Blane (en), administrateur de la Royal Navy, réforme entièrement l’hygiène navale. Il réglemente une ration quotidienne de jus de citron pour chaque marin, : trois-quarts d’once (environ 21 ml), additionné de 10 % d’alcool. Cette boisson restera un secret militaire jusqu’en 1840. Elle sera disponible pour la marine marchande britannique, de façon officielle, en 1844. Là aussi, sans le savoir, Blane provoquait la cristallisation de l’acide ascorbique en présence d’alcool, ce qui assurait une conservation efficace.

1805 : l’invention par Nicolas Appert de la conserve alimentaire (appertisation) permit une alimentation équilibrée et donc vitaminée aux marins.

Influence du scorbut sur les puissances maritimesModifier

Les vivres embarquées sur les navires européens du XVe au XVIIIe siècle étaient essentiellement des salaisons, des légumes secs et des biscuits pour des raisons liées à la conservation des aliments. Or ceux-ci ne contenant pas de vitamine C, il en a résulté des cas de scorbut lors de nombreuses expéditions au long cours (plus de six semaines à plus de trois mois en mer, selon l’état nutritionnel individuel au départ). Ainsi 60 % de l’équipage de Vasco de Gama fut touché par le scorbut lors de son premier voyage aux Indes. Certaines puissances avaient adopté, de façon empirique, des aliments contenant de la vitamine C pour les rations des marins ; ce fut le cas des Hollandais qui embarquaient de la choucroute (choux Brassica oleacera) dans les voyages pour Java.

Les historiens considèrent que les deux principales causes de mortalité en mer, durant l’époque classique, sont le scorbut et le typhus. La mortalité liée au scorbut maritime a été estimée à plus d’un million de victimes entre 1600 et 1800. Pour la seule marine marchande française (1750-1800), une campagne en droite ligne aux Antilles se solde par une mortalité globale (toutes causes confondues) de 5 %. Sur les routes vers l’Extrême-Orient, le taux de mortalité est de 50 % au XVIe siècle, et chute à 20 % en deux siècles.

Bataille navale de Quiberon en 1759, par Richard Paton (1707-1791).

La mortalité est encore plus élevée à bord des navires de guerre (entassement de marins et de soldats, navigation interminable, séjours en rade, croisière de blocus…). À l’époque élisabéthaine, la marine britannique enregistre des hécatombes (les dix mille morts par scorbut, indiqués par Hawkins, seraient en dessous de la vérité). Sous Louis XIV, la mortalité reste relativement faible. Le siècle le plus tragique est le XVIIIe siècle, les guerres navales prenant une ampleur mondiale : la Royal Navy perd, à elle seule, 75 000 hommes par maladie (scorbut, typhus…) au cours de la guerre de Sept Ans.

En adoptant, de façon réglementaire, des rations alimentaires antiscorbutiques pour la Royal Navy, l’Angleterre fut la première puissance maritime à éliminer le scorbut, et ce en deux ans (1795-1797). La flotte britannique dispose ainsi d’un avantage non négligeable sur les puissances concurrentes au début du XIXe siècle, notamment contre la flotte française en Méditerranée. Cet avantage s’est traduit par des victoires navales comme celle de Trafalgar, ou par la colonisation de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande.

Sans cette nouvelle hygiène navale (contrôle du typhus et élimination du scorbut), la Royal Navy n’aurait pu maintenir 500 navires en opérations avec 140 000 hommes d’équipage, en exerçant une pression victorieuse sur les côtes européennes (1795-1820).

Du XIXe au XXIe siècleModifier

Description du scorbut en 1683 :  » Le Scorbut est un mal qui prend souvent en Mer, principalement dans les voyages de long cours : on lappelle mal de Terre, à cause que la Terre est le seul remède pour le guérir quand il nest pas beaucoup invétéré. Il sengendre par les alimens que lon prend en Mer « , in Description de l’Univers, Alain Maneson Mallet.

L’importance du scorbut se réduit à partir du XIXe siècle, d’autant que la plus grande vitesse des navires à vapeur réduit le temps de séjour en mer. Cependant, des cas de  » scorbut terrestre  » sont signalés dans des communautés plus ou moins fermées, comme les prisons, les hôpitaux, les ateliers. Ces  » épidémies  » sont en général traitées efficacement par un régime alimentaire à base de fruits et légumes frais, ou plus souvent de pomme de terre.

Mais cela n’est pas toujours possible. Ainsi la grande famine en Irlande qui a suivi la perte de la récolte de pomme de terre en 1845-1846 s’est accompagnée d’une épidémie de scorbut. Malgré une importation de maïs qui a mis fin à la famine, le scorbut a persisté. La pomme de terre a joué un rôle important contre le scorbut durant le XIXe siècle. Sa teneur en vitamine C est médiocre, mais elle pouvait être consommée en grande quantité, en se conservant facilement, notamment l’hiver ; de plus lors de la cuisson, la vitamine C est relativement protégée par la masse du tubercule.

L’efficacité de la pomme de terre contre le scorbut maritime aurait été remarquée en premier par les baleiniers américains, un moyen qui est aussi adopté par les voiliers marchands français. La dernière perte d’un navire français par scorbut eut lieu en 1915. Ce fut le naufrage aux Açores du cap-hornier Bidart, un grand voilier en fer, qui n’avait pas reconstitué en Nouvelle Calédonie son stock de pomme de terre.

Le scorbut apparaît lorsque l’approvisionnement ne suit plus : lors de la ruée vers l’or en Californie à partir de 1848 (la traversée des Montagnes Rocheuses étant l’équivalent d’un long voyage en mer), lors de la guerre de Crimée, dans les camps de prisonniers (camp d’Andersonville) durant la guerre de Sécession, lors du siège de Paris (1870-1871). Des cas de scorbut sont survenus lors des premières expéditions vers l’Arctique.

L’amirauté française et son corps médical partagent également la vision infectieuse de la maladie au milieu du XIXe siècle,. Durant la guerre de Crimée où le scorbut est touche gravement les marins et les soldats français, les médecins militaires français sont frappés par la faible prévalence de la maladie chez leurs compagnons d’armes britannique. Le médecin militaire René Ernest Gallerand notamment, illustre très bien le changement de doctrine quant à la prévention et au traitement de la maladie. Si durant l’expédition en mer Blanche de 1854, il fait grand soin de l’aération, de l’hygiène et de l’alimentation à bord des navires de l’escadre française, il ne peut que constater l’avancement de la maladie. C’est lors de l’expédition de 1855 sur cette même mer qu’il découvre l’utilisation du « lime-juice » par son homologie britannique. En effet, le docteur Murray lui fait part de l’utilisation quotidienne de ce suc de citron par la Royal Navy. De ce fait, alors que l’escadre britannique subit les mêmes contraintes climatique et sanitaire que l’escadre française, celle-ci ne déclare cependant aucun cas de scorbut. Le médecin de l’armée d’Orient Baudens de même que le docteur Quemar de l’expédition au Kamchatka font la même observation . Par la suite, Gallerand contribue à diffuser au sein de la communauté médicale française ainsi qu’à la sphère militaire, les vertus antiscorbutiques du jus de citron. Une commission est créée le 8 avril 1856 par la Marine afin d’étudier les vertus des fruits sur la prévention du scorbut. Par pallier, cette commission fit admettre en 1860, 1864 et enfin 174 la nécessité de l’absorption journalière obligatoire par chaque marin français de 14 grammes de jus de citron additionné de 28 grammes de sucre et de 112 grammes d’eau, la recette élaborée par le docteur Gallerand en 1858. Cependant, en raison d’une mauvaise distribution du jus de citron au sein de la marine française, le scorbut va encore sévir quelques années. Ainsi en 1876, l’équipage du Dupleix subit encore une épidémie de scorbut.

Au XXe siècle, des cas de scorbut ont été signalés lors de la Première Guerre mondiale, en particulier dans les troupes britanniques coloniales indiennes (campagne de Mésopotamie) ; ainsi que dans le nord de la Russie en 1919.

Au début du XXIe siècle, le scorbut réapparaît chez certaines populations à risques de pays développés (SDFs, personnes âgées, fumeurs chroniques…).